On ne va pas se le cacher, le Chili avait mis la barre très haut en termes de plaisir pour le voyage à vélo ces derniers temps. Eh bien, malgré ça, on a quand même réussi à prendre une bonne claque sur ces deux premières semaines au Paraguay ! Comme nous vous l’avions expliqué dans le dernier article, ce passage au Paraguay n’était pas spécialement prévu dans notre itinéraire de départ puisque notre “organisation” n’allait pas au-delà du mois de mars. Mais finalement, nous avions super envie de nous laisser surprendre par ce pays qu’aucun de nous ne connaissait et dont plusieurs cyclos nous avait parlé. Franchement, mettre les pieds dans un pays totalement inconnu, sans idée de sa géographie, ni du parcours envisagé, ni de son intérêt touristique, ni de pas grand-chose d’ailleurs, mais quel kiff ! Nous restons persuadés que moins préparer, c’est s’autoriser plus de chance de se laisser surprendre en bien. Cela demande une petite dose de lâcher-prise et de flair pour saisir au vol les bonnes opportunités, mais c’est vraiment sympa !
Lorsque nous passons la frontière le 26 mars, nous sommes vraiment contents de remonter en selle : cela fait plus de deux semaines que nous n’avons pas pédalé ! Pour ce premier jour, le changement de décor est total. La petite ville frontière de Clorinda est à des années-lumières de Buenos Aires en termes de développement, c’est pourtant le même pays ! Tout nous prouve que nous avons vraiment changé de région : aucun relief en vue, la végétation, la température, la ville avec ses trottoirs défoncés et ses bâtiments défraîchis, les singes dans la rue, la nourriture… Incroyable de se dire que des villes comme Ushuaïa, Caleta Olivia, Buenos Aires, Bariloche, Salta et Clorinda sont bel et bien dans le même pays. Tout y est tellement différent ! Pour le moment, nous emplissons nos poumons de cet air chaud et moite, et nos yeux de chaque détail nouveau. Les derniers kilomètres en Argentine se font en partie sur un petit chemin de terre défoncé, bordé de petites maisons plus que modestes. Les enfants s’émerveillent de toute cette nouveauté. Nous sommes partis tôt, à 8h, par crainte des orages annoncés, mais c’est de la chaleur que ce lever inhabituel va nous sauver. Il fait extrêmement chaud !! 36 degrés Celsius à l’ombre, et avec l’humidité ambiante, c’est dur dur de se rafraîchir !
Nous avons visé une toute petite frontière. Après avoir passé l’office de migration côté argentin, c’est un petit bac qui nous attend pour traverser le fleuve Paraguay qui marque la frontière entre le pays éponyme et l’Argentine. Sur l’eau, le soleil tape fort, il y a peu d’air. Après y avoir débarqué, l’entrée au Paraguay se passe sans encombre. Les premières personnes à qui nous avons à faire sont souriantes et très aimables. Tout le monde nous souhaite la bienvenue avec un enthousiasme sincère. Ça change de certaines frontières où les gens tirent un peu la tronche ! Entre le port et notre point de chute, il nous faut pédaler en ville encore une quinzaine de kilomètres, et là c’est dur, la chaleur nous écrase et nous transpirons à grosses gouttes. Dans le premier quartier traversé, nos repères sont bousculés. Tout en restant attentifs, il nous faut étouffer cette petite voix d’européens privilégiés dans notre tête qui nous dit : « Hou là là, c’est pas fou ici, les trottoirs sont défoncés, les rues aussi, les maisons sont de bric et de broc, ça craint non ? ». Mais les gens sont tous souriants. Contrairement à certains endroits où nous avons pu passer précédemment et où les gens nous mettaient en garde, ici, tout le monde nous souhaite la bienvenue. Puis sans transition, nous entrons dans un quartier ultra-privilégié avec golf et yacht-club, et, ce qui nous frappe le plus, d’énormes villas… sans aucune clôture. Généralement, dans les autres pays d’Amérique du Sud que nous connaissons, même les maisons modestes sont souvent entourées de hautes clôtures, si possible avec barbelés, verre pilé, et enfin barreaux à toutes les fenêtres. Ici, beaucoup de maisons n’ont pas de clôtures du tout et des barreaux seulement au rez-de-chaussée. C’est plutôt rassurant.
Nous arrivons trempés de sueur chez Saul, Kuki et leurs deux enfants, qui font partie du réseau Warmshowers (via lequel nous accueillons nous-même des cyclos chez nous en France) et qui ont accepté de nous héberger pour quelques jours (enfin deux nuits au départ, mais ils sont moins dupes que nous en ce qui concerne le temps réel que nous allons passer chez eux apparemment !). Nous sommes plus que ravis de commencer notre séjour en pays inconnu chez des locaux plutôt que dans n’importe quel logement impersonnel. C’est la meilleure façon de ressentir l’ambiance, de saisir les premières clés de compréhension de la culture locale, de prendre des bons tuyaux, de bonnes adresses, de noter les lieux intéressants à visiter, de recevoir des conseils quant aux routes à emprunter, et bien sûr de faire de super rencontres. Nous ne sommes pas exactement dans Asuncion, la capitale du Paraguay, mais dans une ville de son agglomération : Nembly. Ici, les petites rues sont empedradas, pavées avec des mauvais pavés inégaux qui rendent la circulation en vélo super désagréable, et celle en voiture extrêmement lente et bruyante, ou en terre rouge. La ville paraît de bric et de broc – route en piteux état, empilement de déchets dans les cours d’eau et les “trottoirs”, vendeurs de rue partout, jardins ressemblants à de vieilles brocantes converties en décharges privées, quelques zones de bidonville – mais en y regardant d’un peu plus près, la plupart des maisons semblent toutes proprettes et mignonnes à l’intérieur. La jolie maison de Saul et Kuki dénote dans le quartier, avec son beau jardin entretenu. C’est normal, c’est en fait leur métier : ils dirigent une entreprise de paysagisme. Nous avons un petit espace pour nous dans un local au fond du jardin, ce n’est pas immense mais c’est parfait !
Nous passons ces premiers jours à tenter de nous adapter à la chaleur écrasante et à l’omniprésence des moustiques. Et encore ! Il paraît que les températures redescendent… Leçons, lessives, le classique ! Mais avec un bonus piscine pour se rafraîchir ! Bon, on ne va pas se le cacher, ce séjour est essentiellement culinaire ! Non seulement Saul et Kuki nous régalent, mais en plus de ça, nous nous faisons inviter chaleureusement par la famille de Saul. Sa sœur et ses parents nous convient à plusieurs reprises chez eux et son papa tient même à venir nous apprendre à cuisiner un plat typique chez Saul, et nous ne pouvons pas repartir de Nembly sans de nombreuses victuailles préparées par leur soin et glissées dans nos sacoches. Cela nous permet de découvrir d’entrée de jeu la culture culinaire du Paraguay, riche métissage entre les traditions guaranis (le peuple premier de cette région) et des apports extérieurs, notamment des colons espagnols : guiso (genre de mix entre ragoût et risotto, on appellera ça un ragousotto), asado (barbecue, évidemment !), vori vori (soupe de poulet avec des boulettes à base de maïs), chipas con cocido (sorte de petit pain à base de farine de manioc, servi avec une infusion de maté avec de l’eau et du charbon de bois – voir un peu plus bas pour la recette), sopa paraguya (eh non, ce n’est pas une soupe, mais une sorte de cake au maïs avec ou sans garniture au poulet et aux légumes), pizza, tallarines (plat de viande et de pâtes)… De notre côté, nous leur avons concocté une grosse pile de crêpes, une belle tarte au citron meringuée et un marcelin (recette secrète de Grand-mère Bretagne), et tout le monde a eu l’air de se régaler !! Ces moments de partage culinaire sont bien évidement aussi l’occasion de discussions et de découverte mutuelle de nos cultures respectives.
Kuki et sa mère tentent également de nous initier tant bien que mal au guarani. Dans tout le pays, la majorité des gens parlent espagnol bien sûr, mais le guarani est très utilisé dans la vie de tous les jours, et par à peu près tout le monde, particulièrement dans le cercle familial. Et effectivement, dès que nous sortons faire quelques courses, c’est le guarani qui se fait entendre. A l’école, les enfants ont tous des cours en guarani d’ailleurs. Mais pour nous, francophones, qu’est-ce que cette langue est difficile à prononcer !! Elle est pleine de sons qui nous sont totalement inconnus, des nasaux ou d’autres très gutturaux. “Eau”, par exemple, s’écrit “Y”, et se prononce en serrant les dents et en produisant un son au fond de la gorge. Le prononcer correctement mais seul : super balèze ! Et milieu d’un mot composé ou d’une phrase : mission impossible !! Nous concentrons nos efforts sur les basiques (“bonjour”, “merci”, « au revoir », « Les chaussettes de l’archi-duchesse sont-elles sèches ? Oui archi-sèches. ») mais il va falloir bosser un peu plus sur le reste !
Après cette introduction géniale à la culture locale et une petite journée de balade dans le centre de la capitale, nous nous remettons en route pour partir à la découverte du Paraguay. Nous remercions cette famille à l’hospitalité incroyable, on n’aurait pas pu rêver mieux comme premiers pas dans ce nouveau pays ! Et puis finalement nous ne sommes restés que quatre jours complets sur place, alors qu’ils sont presque habitués à des voyageurs restant jusqu’à un mois (l’un pour apprendre la cuisine locale – comme par hasard –, un autre à la recherche d’indices pour retrouver sa vie antérieure, etc.)
Première journée de vélo, on appréhende la chaleur ! Alors, on décolle à 8h en espérant faire un maximum de kilomètres le matin. Nous sortons progressivement de l’agglomération. Les sorties de ville ne sont jamais très agréables, mais là ça se fait plutôt bien en évitant les axes majeurs. Les conducteurs en tous genres (camions, voitures, motos, etc.) sont plutôt attentifs à notre caravane et la route est agréable. Et c’est plat par rapport à la Cordillère des Andes ! Notre première étape est Aregua, qui s’avère être une jolie petite ville. Nous y arrivons vers 11h30, et nous installons à l’ombre des manguiers derrière la cathédrale pour déjeuner, faire les leçons et surtout laisser passer la chaleur du milieu de journée. En milieu d’après-midi, nous quittons notre cachette pour commencer à chercher un endroit où passer la nuit. On tente notre chance d’abord chez les pompiers (ceux d’Amérique du Sud sont habitués à filer des coups de main aux voyageurs à vélo), mais il n’y a personne… En face, un édifice original attire notre attention : il s’agit d’une « bio-école », comme indiqué sur la pancarte à l’entrée. Et quelqu’un finit par arriver : la fondatrice du lieu ! Elle nous présente le lieu (avec la majorité des bâtiments en auto et éco-construction), qui est une fondation et propose des cours gratuits d’arts et de sports aux membres de la communauté locale. Le projet est super intéressant !! Et en deux temps, trois mouvements, on se retrouve invités à dormir sur le site pour la nuit ! Puis à passer la soirée en compagnie de Sévé (“évadée” de Suisse), de Javo et de leurs trois enfants, une sacrée famille ! Puis ils nous convient chez eux le lendemain ! Et ça tombe à pic car les enfants déclenchent tous les trois une otite, sûrement la faute à un peu trop de piscine à Nembly…
En cette semaine sainte, les Paraguayens ont des jours fériés, tout le monde en profite pour aller à la campagne passer du temps avec ses proches. En repartant de chez Sévé et Javo, le trafic est dense mais ça roule bien. En revanche, on sent que ça tire fort du côté des enfants. Ces nombreux jours consécutifs de chaleur intense et de partage dans diverses familles les ont fatigués, l’otite n’arrange rien. Ni la motivation ni l’énergie ne sont au rendez-vous, Nahuel est même vraiment raplapla… Bon, ce midi-là, on se trouve une petite maisonnette à louer pour reprendre des forces. Nahuel sombre dans le sommeil d’où nous le tirons une heure et demie plus tard afin qu’il dorme aussi cette nuit. Les filles aussi se reposent, tout le monde reprend du poil de la bête !
Nous visons la ville de Paraguari pour la suite, petite journée de 27 km en vue, mais on préfère faire attention avec les enfants. En arrivant au Paraguay, nous avions contacté un cyclo polonais, rencontré à Uyuni, en Bolivie, au mois de novembre. Il nous avait beaucoup parlé du Paraguay et avait largement contribué à nous donner envie de parcourir au moins une partie de ce pays. Et il nous avait répondu que, si nous en avions l’occasion, il faudrait absolument passer à Paraguari et aller trouver Nibely le Colombien pour lui donner un abrazo de sa part. Bien bien bien, exactement le genre de chasse au trésor qui nous plaît ! Mais quand on arrive à Paraguari, on se rend compte qu’il ne s’agit absolument pas du petit village que nous avions imaginé mais vraiment d’une ville. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin… Nous voici donc à la recherche d’un Colombien, à propos duquel nous n’avons pas d’autres informations que son prénom, envoyés par un Polonais rencontré cinq mois plut tôt en Bolivie ! Et c’est comme ça qu’arrive une succession d’évènements improbables que seul le Voyage peut produire : après le déjeuner, Marie suit son flair et aborde deux gars à un carrefour qui ont l’air sympa. Nous papotons un peu (ils nous informent que les mondiaux de skate se dérouleront en octobre prochain au Paraguay), puis nous leur demandons si, par hasard, ils connaissent un Colombien du nom de Nibely. Et à notre grande surprise :“Oui, bien sûr, c’est un ami ! Tout le monde connaît Nibely ici !”. Et en deux temps, trois mouvements, nous voilà donc chez le fameux Nibely.
À peine nous sommes nous présentés (et l’abrazo de la part de Wojciech donné), que Nibely nous accueille à bras ouverts : il nous fait entrer chez lui, nous prépare un jus de pomelo coupé à l’eau fraîche, s’assure que nous soyons bien installés, que les enfants n’aient pas trop chauds. Et en moins de 10 minutes, il nous propose de nous emmener à sa petite maison dans les collines de Chololo et de nous la prêter pour quelques jours. Incroyable ! Mais quelle gentillesse ! Nibely a le sourire jusqu’aux oreilles, il a l’air sincèrement content de nous voir là, avec les enfants, sur sa terrasse : « Je suis vraiment heureux que vous vous soyez arrêtés chez moi, quelle joie ! ». Complètement dingue cet accueil ! Une grande banderole peinte déclare sa philosophie au-dessus de son atelier : « Le monde est ma patrie, les êtres humains mes frères, faire le bien ma religion. ». Voilà, que dire de plus ? Nibely est sincèrement heureux de nous rencontrer et de pouvoir nous héberger dans sa maison de vacances situé dans les hauteurs à quelques kilomètres, sans attendre rien d’autre en retour que le plaisir de passer du temps ensemble… C’est génial !
Nous remontons donc finalement sur nos vélos en direction de Chololo pour finir une journée à 45 kilomètres au lieu des 27 prévu ! C’est la première fois que nous pédalons au Paraguay l’après-midi, par 37 degrés de température. Heureusement que nos enfants ont de la ressource… La montée pour y accéder se fait sous une chaleur terrible, on sue comme rarement, malgré l’ombre qui nous protège du soleil au bout de quelques kilomètres (mais la température est mesurée à l’ombre donc ça reste 37 degrés quand-même). Mais ça en vaut la peine ! Nous passons la soirée à papoter avec Nibely, puis Estela sa femme, qui se joint à nous le lendemain. Ils nous laissent finalement les clefs de la maison, tout en ayant pris soin de nous indiquer les petites rivières où nous baigner aux alentours. Incroyable cette rencontre ! Ça fait chaud au cœur ! Nous voici donc pour trois jours à Chololo, à profiter des collines environnantes et des ruisseaux. Quatre murs, un toit, l’eau potable courante et l’électricité, cette maison est modeste mais c’est tout confort !
Au deuxième jour de ce séjour, alors que nous rentrons nous baigner dans un petit arroyo (petite rivière), la famille propriétaire du terrain nous invite très spontanément à revenir le lendemain pour confectionner des chipas con cocido avec eux. Ca ne se refuse pas ! Nous voilà donc le lendemain installés dans leur immense “cuisine” en extérieur, un toit, un mur en terre et en bouteilles de verre, au beau milieu d’un jardin tropical. On lance d’abord la chauffe du four à bois, construit en terre et en brique. Puis nous apprenons la recette et les gestes pour fabriquer les chipas, véritable marque de fabrique de la cuisine paraguayenne. Il s’agit de petits pains à base de farine de manioc et de fromage maison, très similaires aux paos de queijo brésiliens pour les connaisseurs. Il y en a de plusieurs sortes : chipas classiques, chipas au fromage (avec du fromage frais dedans qui fond pendant la cuisons), chipas m’boca (cuites à la broche), chipa so’o (fourrées à la viande), etc. Nous les mettons ensuite à cuire dans le four à bois bien chaud. Et nous préparons le fameux cocido ! Cette boisson est, selon les paraguayens, LA boisson qui accompagne la dégustation des chipas ! Au Paraguay, le téréré est la boisson nationale, c’est très similaire au maté plus connu, mais avec de l’eau glacée. Pour le cocido, même base : l’herbe à maté. On dispose de l’herbe et du sucre dans un grand plat, que l’on mélange avec des charbons ardents sortis du four à chipas. Résultat : l’herbe cuit et le sucre caramélise. On verse le tout dans de l’eau chaude (charbons compris), on filtre et c’est prêt ! Et c’est délicieux ! C’était un super moment avec cette famille super gentille. Et ce qui est super dans le fait de pouvoir cuisiner des plats typiques, c’est de comprendre plein de petits détails culturels : pourquoi cette forme ronde pour les chipas ? Pour pouvoir les sortir facilement du four chaud avec un petit crochet. Pourquoi le cocido avec les chipas ? Parce qu’on utilise les charbons qui ont cuits les-dites chipas ! Bref, c’était super intéressant et très chouette comme moment !
Des orages et la pluie sont passés, les températures sont redevenues plus supportables (enfin !) mais les nuages sont donc de retour. On ne sait pas encore trop à quoi va ressembler la suite de notre voyage au Paraguay, mais le début en tout cas a tenu toutes ses promesses ! Et l’envie d’en voir plus sur ce beau pays est forte. Alors on remonte sur nos fidèles destriers, vers la suite de nos aventures. La suite ?? Au prochain épisode bien sûr !!



































































